4 août 2014

La technosociété (5) : histoire médiévale de la technique

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"L'Occident a une prodigieuse avance technique aujourd'hui. On ne peut admettre que le Christianisme soit un facteur négligeable dans cette puissance"

Jacques Ellul dit :

   - Qu'au Moyen-Âge, la société européenne est dénuée de toute volonté technique ;
   - Que le Christianisme et son cadre moral est la principale cause du frein mis au développement de la technique ;
   - Que néanmoins le Christianisme, durant la Renaissance, permet le développement scientifique et social qui constituera le terreau de la future Révolution Industrielle.


Christianisme et technique

Entre le 4e et 14e siècle, la technique semble s'effacer. Suite à la chute de l'empire romain, le monde occidental (sous l'emprise chrétienne) a mépriser les techniques juridique et administrative. La société est alors régie par la loi divine. Il est important de noter que la société est néanmoins cohérente, elle est cohérente mais reste désorganisée et coutumière.

La technique du Moyen-Âge reste essentiellement orientale, provenant du commerce et des croisades. Toutefois deux domaines évoluent très nettement durant cette période : (1) l'architecture, mue non pas par l'esprit technique mais par l'esprit religieux ; (2) la technique intellectuelle avec l'invention de la Scolastique, un mode de raisonnement médiocre et encombrant qui mena au pires errements philosophiques.
  • Loin de son image "moyen-âgeuse", l'époque médiévale a eu une riche activité technique : apparition du fer à cheval, du trébuchet, du moulin hydraulique à chanvre, expansion de l'activité minière et sidérurgique, arrivée de l'assolement triennal, invention du papier, du verre, du métier à tisser, pavage des rues, apparition du moulin à vent, culture du maïs... Mais aucune de ces avancées techniques n'a engagé de rupture sociétale.

Une critique facile est de mettre cette stagnation technique sur le dos du Christianisme (et de la Réforme notamment). Il est dit que (1) le Christianisme en supprimant l'esclavage a bloqué le développement technique en le privant de sa main d'oeuvre ; et qu'alors que (2) l'Antiquité avait une peur sacrée de la nature, le Christianisme en désacralisant la nature a freiné l'élan technique émanant essentiellement de la contemplation de la nature.
Ces deux arguments sont faux :
(1) On remarque que les plus grands progrès techniques jusqu'alors on eu lieu dans les civilisations qui pratiquaient l'esclavage car l'esclave, loin des préjugés actuels, représentait un capital précieux qu'il fallait ménager.
(2) Le Christianisme a effectivement désacralisé la nature, mais la première conséquence a été le développement de la magie, qui -comme déjà dit- est résolument une technique.

Le Christianisme a été néfaste quant au développement technique dans la mesure où il diabolisait le luxe, le bénéfice, l'argent, la puissance... La culture médiévale chrétienne valorise la peine au détriment de l'efficacité, à l'inverse du phénomène technique. Ainsi ce jugement moral sur l'activité humaine, doublé de la conviction que le monde court à sa perte et que l'homme doive peiner pour accéder au salut, incite à la régression technique. Seules les inventions jugées dignes et justes sont acceptées, voici pourquoi la grande partie des savants de l'époque était ecclésiastique.
C'est la Renaissance, portée par le courant humaniste et l'Etat autoritaire, qui donnera à la technique une impulsion décisive.
  • N'oublions pas que le 15e siècle apporte à l'occident le papier, l'imprimerie, la boussole, la poudre à canon (les quatre grandes inventions chinoises). Ces inventions sont les prémices de la révolution intellectuelle et scientifique à venir.
 
Le 16e siècle

Entre le 16e et le 18e siècle, la technique progresse exclusivement dans le domaine mécanique. Là encore, il n'existe quasiment aucune réflexion sur l'action, la rationalisation ou l'efficacité. Malgré tout, on voit poindre des avancées dans les domaines de la banque (première banque publique de dépôt à Gênes, première bourse de commerce à Bruges, premières compagnies d'assurance), de l'armement (développement des armes à feu), de l'architecture (Filippo Brunelleschi à Florence) et de l'agriculture (réorganisation des campagnes suite aux grandes famines) qui annoncent une mutation intellectuelle de la société européenne. Etonnement, il n'en sera rien. De même, les grands voyages semblent ainsi être non pas la cause mais la conséquence des progrès techniques touchant la navigation.
Un bon exemple : les mémoires et ouvrages scientifiques. Ils sont démunis de tout ordre logique, les théories s'enchaînent, sans progression, ce sont des monographies sans table des matières ni listes de références. Les livres sont des recueils de pensées et d'expériences privées, sans effort de vulgarisation, de contrôle, de mise en commun, de reproductibilité... Les ouvrages ne sont pas faits pour être consulté mais pour être lu en entier comme le testament ultime de la connaissance humaine, il n'y a donc pas de spécialisation et la philosophie est mêlée à la science. Il n'y a pas de technique intellectuelle ou scientifique à cette époque.
  • Même si l'on peut citer Descartes comme l'un des rares à avoir établi une méthode réflexive impeccable, le besoin d'universalité et le manque de spécialisation lui valurent de finalement s'égarer lui aussi entre physique et métaphysique.

En France, on compte quand même quelques grands techniciens comme Pascal (calcul), Richelieu (administration), Vauban et Louvois (militaire), Colbert (finances). Leurs écrits et réalisations montrent qu'ils avaient compris comment libérer la puissance technique mais ils ne purent empêcher la société d'aller inexorablement vers la complication et l'inefficacité.
L'humanisme issue de la Renaissance maintient la suprématie de l'humain sur les moyens. Ceci est décisif car on se rend compte que les techniques se développent alors dans un cadre intellectuel qui ne leur convient pas.

L'humanisme et l'universalisme sont alors les deux freins du phénomène technique. Ce dernier pour éclore à besoin d'un retournement total de la mentalité humaine. Celle-ci arrivera finalement et engendrera une réelle révolution sociétale. C'est la suite de l'histoire.

GF

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